Photographie de mode et body positive : “Women by Women”, quand la photographie de mode réinvente la visibilité des corps féminins
Le PhotoVogue Festival 2026 « Women by Women » expose à Milan et à Séoul les photos de dizaines de photographes femmes issues de 149 pays. Ensemble, elles réinventent la représentation des corps féminins dans la mode et visibilise la diversité souvent cachée. Je t’explique pourquoi c’est important, ce que ça change concrètement, et ce que l’industrie fait encore mal.
Ce qu'est vraiment le PhotoVogue Festival "Women by Women"
Le PhotoVogue Festival fête sa dixième édition. Intitulée « Women by Women », cette exposition photographique se tient à la Biblioteca Nazionale Braidense et à la Pinacoteca di Brera à Milan au mois de mars. Elle voyage ensuite jusqu’à Séoul, au Layer Studio 20, et est exposée aussi en mars, dans le cadre du Leaders Event organisé par Vogue Korea.
Le principe : mettre exclusivement à l’honneur des artistes féminines, et explorer la façon dont elles se voient et se représentent elles-mêmes.
Ce n’est pas juste un beau festival de photos. C’est une prise de position sur la représentation des corps féminins dans la mode, et sur qui tient l’objectif.
L’ampleur de l’appel à candidatures donne une idée de l’urgence du sujet : près de 100 000 œuvres ont été soumises par 9 500 artistes provenant de 149 pays différents. Le festival a choisi 45 artistes dans la sélection principale et 40 autres dans un panorama dédié à la scène asiatique.
Pourquoi la représentation des corps féminins en mode reste un problème en 2026
On pourrait croire qu’en 2026 le débat est réglé. Que depuis 10, 20, 30 ans les mentalités ont changé, les idées ont évolué, la diversité est devenue la norme. Et bien non. Certes ça a évolué, notamment grâce au mouvement body positive qui était à son prime dans les années 2010, puis qui a été récupéré comme « concept marketing » par l’industrie de la mode. Certes il est plus facile de trouver des vêtements à sa taille en ligne, notamment grâce à Shein, mais aussi aux centaines d’autres boutiques en ligne qui proposent des vêtements pour toutes les morphologies, que ce soit pour les personnes très fines ou très grosses. Non, tout ça n’est que le haut de l’iceberg, dans les faits, la diversité est toujours cachée, on parle même d’un recul dans le mode avec des mannequins plus size de moins en moins employés sur les podiums.
La photographie de mode a historiquement construit son esthétique autour d’un seul type de corps : jeune, mince, blanc, valide, hétéronormé. Ce n’est pas une opinion, c’est documenté.
Les chiffres sont là pour le confirmer : selon un rapport de The Fashion Spot, les femmes grande taille n’apparaissent encore que sur 0,9 % des couvertures de magazines. Moins d’1 %. En 2026.
La chercheuse Jessica Ragazzini, dans sa thèse de doctorat pour l’université Paris Nanterre , analyse comment la photographie de mode a longtemps entretenu une confusion entre le corps vivant de la femme et l’objet inanimé, réduisant la modèle au statut de « femme-mannequin ». Diana Labontu-Astier, dans ses travaux sur l’image du corps féminin (Université de Grenoble, 2012), parle de « corps-cage » pour décrire cette assignation.
Ce qu’il faut retenir c’est que la mode ne reflète pas la réalité des corps. Elle construit une norme. Et cette norme exclut la grande majorité des femmes.
Body positive : d'où ça vient, ce que ça veut vraiment dire
Le body positive a été fondé en 1996 par deux Américaines qui ont créé l’association « The Body Positive » pour s’opposer aux injonctions de perfection corporelle et aux critères de beauté irréalistes. Ensuite il a été massivement popularisé par les réseaux sociaux numériques et surtout Instagram.
Son principe : chaque corps mérite d’exister, d’être montré, d’être aimé. Sans condition de taille, de couleur de peau ou de validité.
La photographie est l’un des outils les plus puissants du mouvement, parce qu’une image visible dans un média grand public dit quelque chose de simple mais essentiel : ce corps existe, et il a sa place ici.
Montrer d’autres réalités corporelles, c’est lutter activement contre les discriminations et l’objectification. La visibilité des corps marginalisés est un enjeu politique autant qu’esthétique.
À la suite du mouvement Body Positive sont nés d’autres mouvements comme celui du Body Neutrality dans lequel je me retrouve plus. Et avant le body positive, il existait d’autres mouvements qui l’ont fondé dans un sens, comme la fat acceptance qui est née dans les années 60 et est à la base de tout, DE TOUT.
Quand un magazine de mode choisit de mettre une femme grande taille en couverture (une qui fait réellement une taille au-dessus du 46), ce n’est pas juste un choix esthétique. C’est un choix politique sur qui a le droit d’exister visuellement.
Le female gaze : pas juste une femme derrière l'objectif
L’un des concepts centraux de cette dixième édition, c’est le female gaze, le regard féminin.
Attention : ce n’est pas simplement le fait qu’une femme tienne l’appareil photo. C’est plus profond que ça.
Le female gaze affirme le droit des femmes non seulement d’être vues, mais de voir, de définir des récits visuels et de façonner la culture selon leurs propres termes. La femme cesse d’être la muse muette. Elle devient la créatrice active de son image.
Le féminisme visuel est une pratique militante de production d’images qui vise à créer de nouvelles iconographies pour transformer les imaginaires collectifs. Véra Léon et Angèle Ferrere, dans leur article « Un féminisme visuel ? Photographie et mouvements féministes (1978-1982) » publié dans Transbordeur. Photographie histoire société (2023), montrent que ce processus de réappropriation du regard est une démarche politique autant qu’esthétique.
Ce que le PhotoVogue Festival 2026 fait bien : il ne remplace pas une norme par une autre. Il célèbre des regards fluides, intersectionnels, autodéterminés. Des femmes qui voient différemment, parce qu’elles ont vécu différemment.
Quatre séries photographiques qui illustrent concrètement ce changement
Ces artistes ne font pas que montrer des corps différents. Elles construisent un discours. Quelques exemples parmi la quarantaine d’artistes. Je vous invite à consulter les sources en bas de page pour en voir plus sur l’expo.
Alice Zoo et « Fat Activism »
Alice Zoo met en lumière l’acceptation des corps gros et dénonce la stigmatisation sociale et les biais médiatiques. Elle souligne l’urgence d’avoir des représentations plus diverses dès l’enfance, critiquant l’irréalisme de silhouettes comme celle de Barbie, dont les proportions sont physiologiquement inaccessibles.
Viridiana et « The Body We Inhabit »
Née d’une expérience personnelle liée aux troubles alimentaires, sa série explore une sensualité enfin assumée, en s’affranchissant des injonctions de minceur pour célébrer le corps dans toute sa vérité.
Manyatsa Monyamane et « SERITHI – L’aura d’une femme noire »
Elle célèbre la puissance des femmes noires en leur permettant de reprendre le contrôle de leur propre récit, en opposition directe à leur effacement historique et à leur hypersexualisation systémique.
Shiori Ota et « Very Nice Space »
Cette photographe défie les standards de beauté japonais qui valorisent une minceur extrême, en explorant comment les femmes peuvent se réapproprier l’espace physique et symbolique.
Ce que l'industrie fait encore mal : le fashion washing
Si le festival PhotoVogue 2026 est une réussite, il met aussi en évidence les failles d’une industrie qui peine à se réformer.
Le piège le plus courant, c’est ce qu’on peut appeler le « fashion washing » : l’inclusivité trompeuse. Celle qui dit qu’elle est mais qui n’est pas en vrai. De nombreuses marques utilisent des mannequins hors normes pour une campagne publicitaire isolée, mais refusent d’adapter leurs collections en boutique. L’offre de prêt-à-porter grande taille reste souvent limitée, cantonnée à quelques basiques sans style et surtout dans des minuscules rayons parfois cachés dans le fond de la boutique. La mode pour grosse, hyper large, avec des gros motifs ou uni, sans fun et sans couleurs.
Résultat : des femmes qui se sentent représentées dans la pub, mais pas dans les rayons. C’est exactement le genre de contradiction que je documente sur mon blog depuis des années et surtout pour laquelle je milite, notamment pour l’accessibilité aux vêtements jusqu’au 78 à tous les prix et pour tous les goûts.
Une autre erreur fréquente : croire qu’il suffit qu’une femme tienne l’appareil photo pour échapper aux stéréotypes. Le véritable enjeu est d’adopter une posture intersectionnelle qui remet en question qui est photographié, comment (lumière, cadrage, absence de retouches excessives) et dans quel contexte l’image sera diffusée.
Ce que ça change pour la Belgique et la francophonie
En Belgique, la conversation sur la diversité corporelle dans la mode prend de l’ampleur, mais reste souvent cantonnée aux réseaux sociaux ou aux médias spécialisés.
Des événements internationaux comme le PhotoVogue Festival « Women by Women » ont une fonction concrète : ils légitiment le sujet. Ils prouvent que la question de la représentation des corps n’est pas anecdotique, elle est centrale dans les cercles artistiques et culturels les plus reconnus au monde.
Pour les créatrices de contenu, les stylistes, les photographes belges et francophones qui travaillent sur ces questions au quotidien, c’est aussi une reconnaissance du terrain qu’on défend tous depuis des années.
Sur Letilor, on documente cette réalité depuis 2008 et en tant que photographe je travaille sur ces connaissances, sur cette prise de conscience et sur cette ouverture vers chaque personne telle qu’elle est. J’ai notamment mon service Feel good qui combine une séance de tri de dressing à une séance photo, mais j’ai surtout, je pense, cette écoute et cette bienveillance quand je rencontre des personnes peu à l’aise avec leur corps ou tout simplement peu à l’aise devant un objectif.
J’ai aussi mis en place un service de personal shopping dédié à ces personnes qui ont besoin d’un guide, de quelqu’un qui les accompagne pour trouver des vêtements qui leur ressemblent et les mettent en valeur.
Pourquoi on ne peut pas ignorer cette exposition
Parce que la mode a encore un immense problème de représentation, et que les expositions comme celle-là sont l’un des rares espaces où on le dit à voix haute, avec des preuves visuelles.
Ce qui me frappe avec « Women by Women », c’est l’échelle. 100 000 œuvres soumises depuis 149 pays, ça veut dire que des milliers de femmes photographes avaient quelque chose à montrer que l’industrie traditionnelle ne leur permettait pas de montrer. Le festival devient alors un « révélateur »: il rend visible non seulement les corps marginalisés, mais aussi les artistes marginalisés Double invisibilité, double réparation.
Et puis il y a la légitimité des lieux. La Pinacoteca di Brera, c’est l’un des musées les plus importants d’Italie. Quand tu mets des photographies de corps gros, de femmes noires qui reprennent leur récit, de femmes qui déconstruisent les standards de beauté japonais dans ce cadre, tu dis quelque chose de fort : ces sujets méritent d’être traités avec la même rigueur culturelle qu’un Raphaël ou un Caravage. Ce n’est pas de l’activisme de salon, c’est de l’art qui a sa place dans les institutions et c’est pour ça que personnellement je milite.
FAQ : tes questions sur photographie de mode et représentation des corps
C’est quoi le female gaze en photographie ?
Le female gaze désigne un regard photographique qui affirme le droit des femmes de définir leur propre image. Ce n’est pas uniquement une question de genre de la photographe, mais d’intention et de rapport de pouvoir dans l’image.
Le body positive a-t-il vraiment changé la mode ?
Partiellement. Le mouvement a rendu certains corps plus visibles dans les médias. Mais les données montrent que l’industrie traditionnelle reste très normée : moins de 1 % des couvertures de magazines incluent des femmes grande taille selon The Fashion Spot. ET on recule chaque année. De plus le mouvement en lui même a été recupéré par le marketing.
Pourquoi la représentation des corps en mode est-elle un enjeu politique ?
Parce que les images construisent des normes sociales. Quand seuls certains corps sont montrés comme beaux ou légitimes, les autres corps sont invisibilisés, avec des conséquences réelles sur l’estime de soi et les discriminations vécues.
C’est quoi le fashion washing ? C’est quand une marque affiche une inclusivité de façade en campagne publicitaire sans que ça se traduise dans ses collections ou ses tailles disponibles en magasin.
Cet article a été rédigé par Letizia Gosselin pour Letilor.com. Letilor est un média mode inclusive basé en Belgique, actif depuis 2008.
- Sources :
- BBC News. (s.d.). Why we are proud of our fat bodies. BBC News. https://www.bbc.co.uk/news/resources/idt-sh/why_we_are_proud_of_our_fat_bodies
- Fisheye Magazine. (2026). PhotoVogue 2026 met les femmes et leur regard à l’honneur. Fisheye Magazine. https://www.fisheyemagazine.fr
- Labontu-Astier, D. (2012). L’image du corps féminin dans l’oeuvre de Assia Djebar [Thèse de doctorat, Université de Grenoble]. HAL thèses. https://theses.hal.science/tel-01138092v1
- Léon, V., & Ferrere, A. (2023). Un féminisme visuel ? Photographie et mouvements féministes (1978-1982). Transbordeur. Photographie histoire société, 7, 174-187. https://hal.science/hal-04108073v1
- Milk Magazine. (s.d.). Société body positive ados. Milk Magazine. https://www.milkmagazine.net/article/societe-body-positive-ados/
- Ota, S. [@shiori0ta]. (s.d.). Profil Instagram. Instagram. https://www.instagram.com/shiori0ta/?hl=fr
- PHmuseum. (s.d.). SERITHI: The aura of a black woman. PHmuseum. https://phmuseum.com/galleries/serithi-the-aura-of-a-black-woman
- Ragazzini, J. (2023). La survivance du vivant en photographie [Thèse de doctorat, Université Paris Nanterre et Université du Québec en Outaouais]. HAL thèses. https://theses.hal.science/tel-04404075v1
- The Fashion Spot. (s.d.). Rapport sur la diversité dans les couvertures de magazines.
- Unobravo. (s.d.). Body positive. Unobravo. https://www.unobravo.com/fr/blog/body-positive
- Viridiana [@viridianna__]. (s.d.). Profil Instagram. Instagram. https://www.instagram.com/viridianna__/
- Wikipedia. (s.d.). Fat acceptance movement. Dans Wikipedia. https://en.wikipedia.org/wiki/Fat_acceptance_movement
- Wül Collective. (s.d.). Shiori Ota. Wül Collective. https://www.wulcollective.com/photography/shiori-ota
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